jeudi 14 septembre 2017

> Le poème du jeudi (#18)




UN PASSANT

Dans sa chemise un moineau
était son seul trésor
le jour où il gelait tant.
Milliers de passants
avec chacun notre pauvre figure
et celui-là je ne l’ai pas vu
s’il a passé près de moi.
C’est ça, être misérable, ô Seigneur.


Paul De Roux, Poèmes surpris, in Entrevoir, Poésie/Gallimard, 1980.

jeudi 7 septembre 2017

> Le poème du jeudi (#17)





Dans l’écho des montagnes
pas un oiseau —
je tire sur le ciel


Takaya Sôshû
In Haiku du XXe siècle – Le poème court japonais d’aujourd’hui, traduction de Corinne Atlan et Zéno Bianu, Poésie / Gallimard, 2007.

jeudi 31 août 2017

> Le poème du jeudi (#16)




Invitez-moi à passer la nuit dans votre bouche
Racontez-moi la jeunesse des rivières
Pressez ma langue contre votre œil de verre
Donnez-moi votre jambe comme nourrice
Et puis dormons frère de mon frère
Car nos baisers meurent plus vite que la nuit.



Joyce Mansour, Déchirures, Éditions de Minuit, 1965

jeudi 24 août 2017

> Le poème du jeudi (#15)





ATTENTION

Tu aurais pu rester
Pendant toute ma vie,
Mais tu n’as pas fait attention

À la circulation de ton sang,
Aux bronchioles, chemins sans issue,
À leur réseau arborescent,
A ton cœur qui s’est lassé,
De frapper à la porte,
Aux canaux qu’il faut toujours irriguer,
Aux pensées surexposées
Qui sont les mélanomes du désir de vivre,
À ton âme trop aiguisée pour s’ébrécher
Encore sur des paupières et sur un corps,
À ton ombre qui restait en arrière,
Coincée entre les pierres, clouée par le soleil,
À ton œil qui s’ouvrait trop grand
Pour ne pas savoir qu’il lui faudrait
Se fermer.

Non tu n’as pas fait attention.
La prochaine fois peut-être.



Emmanuel Merle, Un homme à la mer, Gallimard, 2007.





jeudi 17 août 2017

> Le poème du jeudi (#14)





LE GESTE, c’est celui répétitif qui rend supportable le quotidien. La déperdition de la réalité qu’il favorise. Comme si elle était vue à travers un sac plastique. Celui qui aide à réfuler la respiration lors d’une crise d’angoisse. Le geste, c’est non loin de la « ligne d’erre » de l’autiste, le trajet qu’il emprunte sans jamais varier ou dont les variations sont les assonances de certains points du trajet. Espace/temps réduit à une formule : pour l’un « luécriviu », pour l’autre, « bain, saké, sieste ».



Jacques Sicard, Abécédaire, Éditions La Barque, 2014.

jeudi 10 août 2017

> Le poème du jeudi (#13)


LA MITRAILLE NE TIENT PAS DANS LA MAIN

Il y avait cette femme
entre deux boulots
qui buvait
du lait
d'amande
ou du jus de lychee
qu'elle se payait
pour entamer ses allocs.

Après des bouts
de facture
des morceaux de crédits
des bons de réduc'
et des tickets resto
- elle n'avait pas
d'éconocroques -
il lui restait
juste une poignée
en centimes d'euros
qu'elle glissait
dans la main
d'un gigolo
pour qu'il l'écoute
ronfler
une main
posée
sur son froc.


Anna de Sandre, Un régal d'herbes mouillées, Les Carnets du Dessert de Lune, 2012.







jeudi 3 août 2017

> Le poème du jeudi (#12)




NOUS LES AFFAMÉS

Comme c’est enfant d’avoir le front joyeux !
Je te défie amer, de me laisser malmener ta peine.
Te tirer la moelle, redresser tes pâles gémissements.
Nous reviendrons calmes, avec le souffle planant sur notre
   bouche, avec des poignées de sexe et de folie.
Nous reviendrons affamés.


Miguel Ángel Bustos
In Archipel du tremblement (Anthologie). Traduit de l’espagnol par Stéphane Chaumet.
Al Manar, 2015.